MILHAUD (D.)

MILHAUD (D.)
MILHAUD (D.)

Prodigieusement fécond et divers, Milhaud chante, lucide et sans désespoir, ironique et joyeux, le tragique de l’homme. Sa truculence le porte à cultiver un lyrisme objectif et l’éloigne d’autant de l’épanchement individuel. Il compose en un jaillissement où prime l’invention mélodique, dans un style persuasif et expressionniste sans être romantique; atonal et rigoureux sans être systématique ni froid. Comme Kœchlin, Migot, Jolivet ou Françaix, il lutte contre la sensibilité postromantique et s’oppose au trop délicieux raffinement impressionniste de Debussy ou de Dukas. Pour ce faire, il élabore un langage polymélodique original fortement structuré, mais qui refuse de s’enfermer dans les systématisations nées de l’École viennoise. La perception polytonale est d’autant plus claire que le caractère diatonique des mélodies est plus affirmé, perception que favorisent encore les petits ensembles de solistes.

Concise de forme, pudique de sentiment, sa pensée musicale fait l’économie du développement, concentrant sa force en un dessin clair et net qu’enrichit une verdeur orchestrale incisive et rutilante. Musique d’apparat, mais purifiée du divertissement, musique de dramaturge, mais allégée de l’angoisse, musique de franche gaieté, parfois même de cocasserie, son efficacité se mesure à son classicisme et à son énergie.

À un tournant de la musique

Depuis des siècles, la famille Milhaud était provençale et pratiquait le négoce des amandes. Darius naît le 4 septembre 1892 à Aix-en-Provence. Il se désignera comme «Français de Provence, de religion israélite». À six ans, il joue déjà du violon. En 1904, l’audition du Quatuor de Debussy est une révélation. Ses amis intimes à Aix étaient le poète Léo Latil et Armand Lunel, écrivain et historien. Après le baccalauréat, il continue ses études musicales au Conservatoire de Paris. Indifférent à Wagner, Milhaud s’enthousiasme pour Pelléas et Mélisande et Boris Godounov . Il suit les cours d’harmonie de Xavier Leroux, mais refuse de se plier aux règles de l’harmonie classique. Son maître estime qu’il ne peut rien lui apprendre en cette matière, reconnaissant qu’il a déjà trouvé par lui-même un langage harmonique personnel. C’est au cours de contrepoint d’André Gédalge qu’il fait la connaissance de Honegger. En 1912, Milhaud rend visite à Francis Jammes et lui fait part de son intention d’écrire un opéra sur La Brebis égarée . Au moment des adieux, Jammes lui offre un exemplaire de Connaissance de l’Est , de Claudel. Ces deux poètes vont fixer une fois pour toutes l’horizon littéraire du musicien. Il suit le cours de fugue de Charles Marie Widor et est auditeur du cours d’analyse musicale de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum. En 1913, il accueille avec enthousiasme Le Sacre du printemps .

Avant 1914 paraissent les premières compositions, dans lesquelles la personnalité du musicien s’affirme déjà pleinement: Sept Poèmes de la Connaissance de l’Est pour chant et piano, l’opéra comique La Brebis égarée , la musique de scène pour Agamemnon d’Eschyle, dans la traduction de Claudel, les mélodies Alissa , d’après La Porte étroite , de Gide. De 1914 à 1916 datent trois quatuors à cordes, des sonates et quelques mélodies. En 1916, Milhaud accompagne Claudel à Rio de Janeiro, en qualité de secrétaire d’ambassade. Impressionné par le climat tropical, il compose la musique de scène pour Les Choéphores , deuxième partie de L’Orestie , L’Homme et son désir , ballet sur un argument de Claudel. Il entame la troisième partie de L’Orestie : Les Euménides . Pour un orchestre de solistes et des voix, il écrit une cantate sur un texte de Gide, Le Retour de l’enfant prodigue , et deux petites symphonies de chambre. Rentré à Paris en 1918, Milhaud rejoint Cocteau, Satie et les «Nouveaux Jeunes» qui seront bientôt connus sous le nom de groupe des Six. Le Bœuf sur le toit , fantaisie sur des thèmes sud-américains (argument de Cocteau, décors de Dufy, masques de Fauconnet), est créé le 21 février 1920 au Théâtre des Champs-Élysées. Accueilli triomphalement, ce spectacle ouvre la voie aux jeunes compositeurs français qui préconisent une musique robuste, non romantique, où éclate la joie de vivre.

Un génie classique

Le 24 octobre 1920, Gabriel Pierné crée la musique pour Protée de Claudel. Cette exécution provoque un grand scandale, par suite des propositions de polytonalité qui se révèlent dans cette œuvre. Le scandale se poursuit en mai 1921, lors de la création des Cinq Études pour piano et orchestre . Le vacarme est tel que la police doit faire évacuer la salle. À partir de ce moment, l’opinion concernant le compositeur se sépare en deux factions opposées: les partisans, qui comprennent le langage polytonal, et les opposants, qui restent accrochés à des conceptions plus traditionnelles... L’Homme et son désir et La Création du monde , aux Ballets suédois, connaissent un très grand succès, ainsi que Salade . Ces trois ballets (1923-1924) continuent à être considérés comme représentatifs de l’art du compositeur, de même que l’opéra Les Malheurs d’Orphée (texte de Lunel), créé en 1925, et que la complainte Le Pauvre Matelot (texte de Cocteau), créée en 1927. En 1925, Milhaud épouse sa cousine Madeleine Milhaud. Ensuite, il entreprend de nombreux voyages et tournées de concerts en Europe et en Amérique.

À l’invitation de Hindemith, il compose en 1927 trois «opéras-minute» sur des textes d’Henri Hoppenot, L’Enlèvement d’Europe , L’Abandon d’Ariane et La Délivrance de Thésée , accueillis partout avec un chaleureux succès. Le 5 mai 1930 a lieu à l’opéra Unter den Linden, à Berlin, la création du grandiose Christophe Colomb (texte de Claudel), sous la direction d’Erich Kleiber. Cet ouvrage, un des sommets de la production du compositeur, consacre définitivement son importance dans l’opinion mondiale. Infatigable, doué d’une puissance de création inépuisable, en dépit d’un état de santé précaire, Milhaud a déjà composé à cette époque plus de cent œuvres (son catalogue comporte plus de cinq cents ouvrages, grands et petits, magnifiques ou sans éclat, comme cela se passe pour tous les auteurs doués d’un tel pouvoir de production). Bientôt, aux genres abordés précédemment s’ajoutent des concertos et des cantates. La musique de Milhaud est accueillie favorablement en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Italie, en Amérique du Nord. En France, son art n’a cessé d’être âprement discuté, mais ne laisse personne indifférent. Le 5 janvier 1932, l’Opéra de Paris crée Maximilien , grand opéra dramatique qui se heurte à une incompréhension quasi totale. Mais sa musique de chambre recueille une adhésion presque unanime. Le 7 octobre 1939, l’opéra d’Anvers crée Médée , opéra en un acte, qui reste une œuvre majeure dans la série des tragédies en musique. Le 10 mai 1940, après la représentation de Médée à l’Opéra de Paris, la guerre ramène l’auteur à Aix, d’où il part pour les États-Unis, à l’invitation de l’Orchestre symphonique de Chicago, qui lui avait commandé une symphonie, genre auquel il ne s’était pas encore attaqué; cette symphonie sera suivie de onze autres. Milhaud donne un cours de composition au Mills College, à Oakland. Rentré en France en juillet 1947, il voit son Bolivar monté à l’Opéra de Paris, avec des décors de Fernand Léger, en 1949. C’est à nouveau un succès. Durant son séjour aux États-Unis, soixante-quatre œuvres nouvelles avaient vu le jour, parmi lesquelles un treizième quatuor à cordes, une troisième symphonie et un somptueux Service sacré pour le samedi matin . Il est nommé professeur de composition au Conservatoire de Paris, Messiaen professant l’analyse musicale. Parallèlement à son activité parisienne, Milhaud donne régulièrement un cours d’été à Aspen (Colorado). De partout affluent les commandes, qu’il tient à honorer régulièrement. En 1951 paraît son dix-huitième et dernier quatuor à cordes. Quatre quintettes vont suivre, ainsi qu’un sextuor (1958) et un septuor à cordes (1964). Dans la série des concertinos et de la musique instrumentale, Milhaud revient à ses préférences de jeunesse: les groupes d’instruments solistes. En 1952-1953 est menée à bien la composition d’un nouvel opéra sur un texte de Lunel: David . Lors des développements œcuméniques que mène l’Église catholique, il fait un choix parmi les textes de l’encyclique de Jean XXIII pour son œuvre Pacem in terris , créée lors de l’inauguration du grand auditorium de la Maison de la radio, à Paris (1963), et reprise en grande pompe à Notre-Dame de Paris à l’occasion du huitième centenaire de la cathédrale. Milhaud reçoit en 1971 le Grand Prix international de la musique et est élu à l’Institut de France au fauteuil de Marcel Dupré. La même année, il s’installe à Genève, où il continue à écrire, jusqu’à sa mort, le 22 juin 1974.

La puissance créatrice et la vitalité de Milhaud sont comparables à la fécondité de Bach ou de Boccherini; la joie qui rayonne de ses œuvres invite à le rapprocher de Haydn ou de Haendel; comme Mozart, il atteint le difficile équilibre entre le cœur et l’esprit; comme Mendelssohn et Roussel, il cultive le souci de la forme, la cohérence et la perfection du langage. Ouvert à la nature et lucide sur son ouvrage, «son art n’est point confession, mais communion» (Gisèle Brelet). De telles qualités en font une des figures les plus riches de la musique du XXe siècle.

La postérité a surtout retenu ses œuvres d’inspiration sud-américaine (Saudades do Brasil , 1920-1921; Le Bœuf sur le toit , 1919; Scaramouche , 1937), le ballet La Création du monde (1923), marqué par les débuts du jazz, et les pages dans lesquelles il fait référence à sa Provence natale (Le Carnaval d’Aix , 1926; Suite provençale , 1936). Les grandes fresques dramatiques, plus difficiles d’approche, semblent, en cette fin du XXe siècle, traverser un purgatoire alors que sa musique de chambre suscite un regain d’intérêt.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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